LA RUE EST À EUX

Enquête sur les mystères de La Jeune Rue



Raoul Pastrana, citation de Nelson Mandela

MESDAMES ET MESSIEURS,
BIENVENUE AU THÉÂTRE DE LA JEUNE RUE


L'AGENT IMMOBILIER - LE MAIRE - LE FINANCIER

Acte 1 - La rumeur

Scène 1 - Murmures de quartier
Scène 2 - La forme avant le fond
Scène 3 - Les habitants sont dans le flou
Scène 4 - Les commerçants enthousiastes mais vigilants

Scène 1

Murmures de quartier

À quelques semaines de l'ouverture des premières boutiques de La Jeune Rue, peu d'habitants et de commerçants savent vraiment ce qu'il se passe dans leur quartier. Aucun n'a même fait attention aux bureaux de chantier et de la communication installés dans la rue du Vertbois.

Certains ont déniché le dossier de presse du projet sur le net. D'autres qui ont eu vent de rumeurs par le bouche à oreille ou la presse échangent avec leurs voisins pour tenter d'en savoir plus. Les bruits courent : un cinéma ouvrirait, on évoque la mafia… Même des militants associatifs tombent des nues ou viennent tout juste d'être alertés. C'est certain, le quartier va changer. Et personne n'a pris la peine d'informer les habitants.





LES HABITANTS

Scène 2

La forme avant le fond

Benoit Doremus - Restaurateur, La Bonne Cécile
23, rue Notre-Dame-de-Nazareth


« On me parle de designers avant de me parler de nourriture. »




Scène 3

Les habitants sont dans le flou

À l'évocation du projet, les habitants de la rue sont souvent étonnés ou s'interrogent. « MK2, pas MK2 ? », « C'est des bribes d'info » : Manu, Murielle ou Olivier ne sont pas vraiment au courant de ce qui se trame.


Scène 4

Les commerçants enthousiastes mais vigilants


  • Delphine Guillaud - Back Slash
    29, rue Notre-Dame-de-Nazareth
    Galerie d'art contemporain, installée depuis 2013.


  • Manu Boubli - Superfly
    53, rue Notre-Dame-de-Nazareth
    Disquaire indépendant, installé depuis 2009.


  • Jan Bartos
    60, rue du Vertbois
    Luthier, installé depuis 2007.


  • David Taïeb - Aqua Leather
    30, rue du Vertbois
    Fabricant de vêtements en cuir, installé depuis 1991.


  • Momo, Mouloud et Rabbah - Chez Alain Couscous
    9, rue du Vertbois
    Restaurant de cuisine berbère traditionnelle fondé en 1975.


  • Jeanne Holsteyn - Library Of Arts
    17, rue Notre-Dame-de-Nazareth
    Librairie et lieu d'exposition, installés depuis fin 2013.

Acte 2 - Le projet

Scène 1 - Du beau, du bon, du bobo
Scène 2 - Des commerces à la carte
Scène 3 - Attention ! Travaux en cours

Scène 1

Du beau, du bon, du bobo

Scène 2

Des commerces à la carte

Commerces déposés au Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales
Commerces envisagés (au 12 mai 2014)

Si la carte ne fonctionne pas, cliquez ici.

Scène 3

Attention ! Travaux en cours

Ces dernières semaines, l'activité est allée crescendo. Peu après la conférence de presse organisée au mois de janvier dernier, la présence des équipes de La Jeune Rue dans les rues concernées par le projet, discrète jusqu'à ce moment-là, s'est renforcée. Difficile de se rendre aujourd'hui dans la rue du Vertbois par exemple sans croiser des employés qui s'activent à l'installation des boutiques, à leur promotion ou à leur décoration.

Quelques locaux reçoivent déjà la visite d'assistant de designer, d'ouvriers de chantier ou de la direction des travaux, installée au 22 de la rue du Vertbois depuis l'automne.

Si, côté communication, on indique ignorer quand les boutiques seront accessibles au public, trois vagues d'ouverture ont été un temps évoquées, étalées entre le printemps 2014 et début 2015. Et trois d'entre-elles devraient ouvrir dans un premier temps, d'ici à la fin du mois de mai.

Acte 3 - La communication

Scène 1 - Circulez... Il n'y a rien à voir
Scène 2 - Rencontre imprévue avec les équipes de La Jeune Rue

Scène 1

Circulez... Il n'y a rien à voir

Scène 2

Rencontre imprévue avec les équipes de La Jeune Rue

Acte 4 - Argent, réseau, locaux

Scène 1 - M. Smadja, le très connu et Cédric Naudon, l'inconnu
Scène 2 - La nébuleuse du Vertbois
Scène 3 - La mairie, le meilleur allié de La Jeune Rue
Scène 4 - Immobilier : le quartier suscite déjà l'engouement

Scène 1

M. Smadja, le très connu et Cédric Naudon, l'inconnu

Scène 2

La nébuleuse du Vertbois

Quand il crée des sociétés, Cédric Naudon se fait parfois appeler Serge, son second prénom. Alain Smadja, lui, ne possède plus de société, elles sont toutes au nom de ses enfants et de sa femme. Entre ces deux pôles, un seul lien : la SCI du Vertbois dont Cédric Naudon assure la gérance, associé aux trois fils Smadja. Créée au mois de mars 2013, elle a pour activité « l'acquisition, la rénovation et l'exploitation de tous biens et droits immobiliers ».

Scène 3

La mairie, le meilleur allié de La Jeune Rue

Scène 4

Immobilier : le quartier suscite déjà l'engouement

Dans le 3ᵉ arrondissement, le prix moyen au mètre carré est de 10 140 € dans l'ancien, fin 2013, selon la Chambre des notaires, contre 8 200 € à Paris, soit près de 2 000 € plus cher. Au centre, le 4ᵉ arrondissement se révèle le plus élevé à 10 970 €. Suivi du 1er à 10 220 €. À l'échelle du quartier, celui d'Arts et Métiers où prend place le projet se situe à 9 550 € le mètre carré, soir 14 % plus cher que la moyenne parisienne, et près de 6 % moins cher que celui des Enfants-Rouges, tout proche, autour de 10 190 €.

La Jeune Rue aura-t-elle un impact sur les prix de l'immobilier ? Comment les prix évoluent-ils aujourd'hui dans le secteur ?

Era constate déjà un réel engouement.
Les prix sont déjà surévalués dans le quartier de La Jeune Rue, d'après l'agence immobilière Era (située dans une rue adjacente, rue Saint-Martin), pour laquelle le standing des appartements des rues concernées « n'est pas extraordinaire, certaines copropriétés étant dans un état assez catastrophique ». Mais Era constate que le secteur devient plus résidentiel et qu'une vie de quartier se met en place. Résultat : il suscite un réel engouement et provoque un « un effet de mode, surtout chez les trentenaires ». Enfin, les prix, en très légère baisse l'an passé (- 0,7 %), ont quand même augmenté de + 33,6 % sur cinq ans dans l'arrondissement.

Century 21 refuse de répondre.
Le manager associé de l'agence immobilière Century 21, rue du Vertbois, la seule de la rue, se montre très réticent à répondre. Puis lâche que Monsieur Cédric Naudon est l'un de ses clients et qu'il a besoin de son avis avant de répondre. Une info inattendue. Il tergiverse, annonce une fourchette de prix de 7 500 € à 13 000 € le mètre carré. Et se rétracte aussi tôt : « Je vous dis n'importe quoi, ces tarifs dépendent de l'état des biens. Il faut les faire estimer. » Il s'agace. Les journalistes veulent toujours dire tout et n'importe quoi : « Vous pouvez contacter la Chambre des notaires par mail. » Remercié avec une pointe d'ironie : il s'énerve encore et, saluant à peine, raccroche.

Acte 5 - Ils s'interrogent

Scène 1 - Raoul Pastrana, architecte et urbaniste
Scène 2 - Pierre-Yves Jourdain, militant écologiste
Scène 3 - Gilles Lemaire, militant associatif

Scène 1

Raoul Pastrana

Architecte, urbaniste et membre de l'ALU3 (Atelier local d'urbanisme du 3ᵉ)
Habitant du 3ᵉ arrondissement

« Faire du court terme, diminuer les médiations, ce n'est pas
faire de la ville, c'est faire de la main basse sur la ville.
»




Créer une rue à partir de rien, avec quelles intentions et pour qui ? Loin d'être hostiles à une redynamisation du Nord Marais, des militants se posent des questions sur la faisabilité du projet de La Jeune Rue et ses conséquences sur la sociologie de leur quartier. Leur principal reproche, l'absence de communication avec les habitants.


Scène 2

Pierre-Yves Jourdain

Producteur exécutif, Uni-France Films et militant écologiste
Habitant du quartier

« Il y a un côté un peu mégalo, c'est Sin City,
un Monopoly pour millionnaire !
»








Témoignages

Dans la rue, les habitants donnent leur vision du quartier. La façon dont ils le ressentent, sa situation, ce qu'il y manque ou son histoire. « Pas très chicos », « cool » ou « bobo » : Murielle, Joseph, Jacques y sont attachés.


Scène 3

Gilles Lemaire

Militant associatif
Habitant de la rue du Vertbois

« C'est un projet qui est totalement privé avec, je suppose,
derrière la volonté de rentabiliser des investissements.
 »




Paris, espace réservé ?

Les investisseurs de La Jeune Rue ne s'y sont pas trompés. C'est tout le secteur où se situe le projet qui est en train de changer. De se gentrifier pour utiliser des gros mots. Carreau du Temple, Sentier, place de la République... ce qui se dessine, c'est une profonde mutation de cette partie du centre de Paris, jusque-là encore ancrée dans le passé de la capitale.

Les grossistes de vêtements cèdent le pas aux commerces de bouche et partent s'installer en banlieue, les galeries d'art côtoient de nouvelles boutiques branchées, les immeubles anciens voient arriver investisseurs et néo-acheteurs, attirés par le charme des vieilles pierres et fourmillant d'idées et de moyens pour les remettre au goût du jour. Les habitants de ces quartiers qualifiés encore parfois de populaires, même si tout est relatif, ne peuvent que faire avec. Se réjouir d'avoir investi avant pour ceux qui l'on pu. S'inquiéter de ne plus pouvoir se permettre de payer leur loyer ou leur déjeuner pour ceux qui se considéraient comme déjà chanceux d'avoir réussi à se loger en plein cœur de Paris.

Au cours de l'enquête, un locataire de la rue du Vertbois a décrit cet embourgeoisement comme un mouvement naturel. Les bobos arrivent, chassent par leur niveau de vie les habitants moins aisés, puis sont écartés à leur tour par plus riches qu'eux ou s'en vont lorsque l'air du temps souffle sur un autre quartier.

Ce qui est étonnant avec La Jeune Rue, outre le concept et la taille de l'opération, c'est l'absence totale de concertation avec les riverains. Ils sont déjà si dépassés par l'ampleur des enjeux financiers de ce « mouvement naturel » que personne ne s'est soucié de leur demander leur avis sur l'avenir de leur environnement. Le train de la modernité passe, ceux qui ne peuvent pas y monter devront partir.



  • Cédric Naudon
    dans le rôle du financier
  • Alain Smadja (et fils)
    dans le rôle du propriétaire foncier
  • Pierre Aidenbaum
    dans le rôle du maire
  • Antonin Bonnet
    dans le rôle du chef cuisinier
  • ITEM et Behind the Scene
    dans le rôle de la communication



  • Les fournisseurs
  • Les designers

  • Les commerçants
  • Les habitants

Crédits

LA RUE EST À EUX, une enquête réalisée dans le cadre de l'EMI-CFD en mars 2014 sur une idée originale de Jacques Denis.

Textes, prises de vue photo et vidéo, prises de son et montages :
Stéphane De Langenhagen (rédacteur multimédia)
Françoise Lambert (photojournaliste)
Alix Marnat (photojournaliste)
Anne Naudy (secrétaire de rédaction)
Jessica Sontag (rédactrice multimédia)

Développement du site web : Alix Marnat
Illustrations et infographie : Timothée Marnat

Un grand merci à Jacques Denis.
Merci à Marc Mentré, Gilles Collignon, Henri Grinberg et François Longérinas.
Merci à nos collègues de l'EMI-CFD pour leur soutien et leurs encouragements.
Merci à tous les riverains, commerçants et militants qui nous ont aidés à réaliser ce reportage immersif.


Contact : larueestaeux (@) gmail.com - Facebook : Les Mystères de La Jeune Rue